Une certaine idée du monde

L’inauguration avait été plusieurs fois reportée. Pandémie oblige. Peut-être que cela aura permis à chaque acteur de cette merveilleuse aventure d’être complètement prêt en ce lundi 20 septembre 2021. Sans précipitation. Dans le temps juste. Comme si cette crise du Covid nous interrogeait profondément sur notre rapport au temps. Sur notre inquiétude permanente de ne pas avoir le temps de faire. Et c’est notamment à cet endroit du temps que les habitants des Maisons de Vincent, tous autistes, tous adultes, nous interrogent silencieusement. Comme s’ils étaient même des guides essentiels de notre monde. Je crois profondément que Emma, Vincent, Benjamin, William, Sébastien et Ambroise… savent des choses que l’on a oubliées, que la civilisation que l’on a fabriquée a oublié. Quelque chose qui a à voir avec la bienveillance, avec le contemplatif et avec la bonté. Des mots que beaucoup s’ingénient à recouvrir de ridicule. Sans doute parce que ces notions sont en profond décalage avec un quotidien  structuré autour de la compétitivité, de la performance et du profit dont nous sommes tous, reconnaissons-le, profondément imprégnés.

Je me suis souvent demandé pourquoi les lieux de soins choisissaient si souvent les couleurs et les éclairages qui donnent le moins envie de rester. Qui voudrait d’un éclairage au néon et de murs couleur saumon ou verdâtre chez lui ? Personne. C’est pourtant devenu la norme quasi unique des lieux où des personnes en fragilité temporaire ou de longue durée résident. C’est ce qui frappe en premier lorsqu’on entre dans cette première Maison de Vincent à Mers-les-Bains, une certaine idée de la douceur par la manière dont sont peints, meublés et éclairés les espaces de vie. La contrainte de la norme de sécurité, du soin et de l’entretien se dilue dans le beau et le doux. Nous sommes là réellement dans une maison où on vit et où on a envie de vivre. Et il apparaît déjà après quelques mois d’ouverture que les résidents progressent en même temps qu’on cesse de les médicamenter à outrance.

Il y avait du monde ce lundi 20 septembre 2021 devant la première Maison de Vincent au moment des discours. Du beau monde d’ailleurs. J’ai été frappé par la manière dont les prises de paroles de chacun étaient naturellement et magnifiquement nourries à la fois par la force et la nécessité du projet porté par Hélène Médigue mais aussi par la personnalité des résidents. Comme si ces derniers permettaient et peut-être obligeaient chacun à révéler une émotion, une sensibilité, un intime rarement exprimé en public. En disant cela, je conclus ce que je disais presqu’en préambule sur la manière dont les femmes et les hommes autistes peuvent nous imprégner et nous guider. A condition bien sûr de prendre le temps de les écouter.

En embarquant élus, ministres et personnalités publiques dans son aventure, Hélène Médigue permet à chacun de donner encore plus de sens à son engagement et à sa mission. Et lorsque la ministre Madame Cluzel nous révèle que le coût de l’accueil des résidents des Maisons de Vincent est deux fois moins importants que dans n’importe quelle autre structure (qui n’est d’ailleurs pas adaptée au soin et à l’accueil des personnes autistes) on se demande pourquoi un projet comme celui-là n’existe pas déjà à grande échelle. Hérésie de notre monde où les conséquences de milliers de décisions prises depuis des dizaines d’années ne font plus sens. Le projet des Maisons de Vincent semble pourtant réinventer l’eau tiède : mettre l’humain au cœur du projet thérapeutique tout en s’appuyant sur un modèle économique et environnemental hyper vertueux. En ce court résumé, le simple bon sens est révélé. Et en même temps que j’étais profondément ému par la parole de chaque intervenant (mécène, politiques, parrain, marraine et résidents), je me disais qu’il fallait s’être bien lointainement égarés pour avoir mis tant de temps à faire exister un projet comme celui-là. Un projet qui prend définitivement soin de femmes et d’hommes autistes devenus adultes et pour qui la société n’offraient à ce jour aucune place respectueuse de leur condition d’humain. En permettant enfin l’existence d’un lieu de vie aimant à Emma, Vincent, Benjamin, William, Sébastien et Ambroise nous nous permettons, je crois, de faire aussi du bien à la communauté des Hommes toute entière, de réparer quelques fragments de notre propre humanité.

Stéphane Brizé

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